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28/02/2012

Genève, ville internationale, oublie son rôle de capitale régionale

 

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 La frontière empêche parfois certains de réaliser la logique de métropole que joue Genève à l’égard des territoires qui la bordent en France voisine, du côté haut-savoyard comme du côté de l’Ain.

 

A cette logique de frontière conviendrait mieux une analyse de ville-centre, pragmatique et dépassionnée en termes d’aménagement du territoire et d’urbanisme, en termes de logique de développement économique et social.

 

Toute ville de cette importance ne peut se développer sans les territoires et les communes qui la jouxtent. Le canton de Genève est enclavé si on regarde ses frontières du point de vue de la confédération helvétique, mais ne l’est pas si l’on considère les territoires français qui la bordent en oubliant quelque peu ses frontières politiques.

 

Autrement dit, comme toutes les villes du monde, Genève ne peut rien sans sa banlieue, et sa banlieue, que sont les territoires français, ne peuvent rien non plus sans elle. A ce titre, Genève est considérée comme une métropole régionale par le gouvernement français, tirant toutes les conséquences de cette situation géographique particulière. Nous sommes unis par une même communauté de vie et de destins, tellement nos populations, nos économies, nos relations s’interpénètrent. De la même manière, Berne considère la région dans son ensemble, à travers le projet d’agglomération franco-valdo-genevois, sans vraiment considérer les frontières administratives. A croire que seuls les premiers intéressés que nous sommes ont du mal à comprendre les enjeux de notre propre territoire.

 

Les habitants traversent abondamment cette frontière, quotidiennement, de plus en plus de français y travaillent face à la faiblesse du marché de l’emploi côté français, de plus en plus de suisses habitent en France, face à la rareté et la cherté du logement dans leur canton. Cette phrase pourrait être la traduction écrite du DEAL en cours dans cette région, c'est-à-dire « nous nous échangeons emploi contre logement ».

 

Or ce DEAL qui semblerait de prime abord équitable ne l’est pas. Car la très grande attractivité de Genève a forcément un impact très fort sur le marché de l’emploi côté français, qui se meut de plus en plus en vaste supermarché pour genevois et frontaliers, n’offrant essentiellement que des postes dans le commerce, à faible valeur ajoutée. Genève aspire littéralement la main d’ouvre qualifiée et les sièges d’entreprise, de part une politique fiscale et salariale extrêmement alléchante, avec laquelle la France ne peut guère rivaliser. Il y a donc un très net déséquilibre en matière d’emploi, qu’il est difficile de contrer malgré les efforts menés par les élus côté français pour promouvoir leur économie de production et l’implantation de nouvelles sociétés. Le secteur de la santé cristallise cette problématique : il devient difficile voire impossible de recruter des infirmières, par exemple, côté français.

 

Si les français vont travailler en Suisse, c’est parce qu’il y a du travail, et que Genève ne dispose pas en interne de la main-d’œuvre nécessaire à faire tourner son économie. Tous les patrons helvètes le savent. Il ne s’agit pas comme aimeraient à le considérer certains d’une sorte d’aumône généreusement versée à ce territoire du tiers-monde que serait la France… Ce n’est pas de l’humanitaire, mais de l’économie pure et simple, conséquence de la réalité géographique d’une ville et de la région qui l’environne. La grande majorité des banlieusards de la région parisienne travaillent à Paris et on en parle pas parce qu’il n’y a pas de frontière entre Paris et sa banlieue, cela est vrai pour toutes les villes du monde, pourquoi cela ne pourrait-il être le cas à Genève ? Si les français vont travailler en Suisse c’est aussi et bien sûr parce qu’ils y gagnent mieux leurs vies, et je ne vois pas comment on pourrait leur reprocher quoi que ce soit en ce domaine, chaque agent économique rationnel recherchant ce qui lui est le plus profitable. La France n’a qu’à mieux payer ses employés, c’est un fait. Mais il ne faut pas oublier que le coût de la vie dans cette région est lié à ces salaires frontaliers très élevés par rapport au reste de la France, et qui font augmenter tous les postes budgétaires des ménages. Un fonctionnaire lambda s’en sort très bien par exemple, dans une autre région de France. Dans la nôtre, il doit vivre en logement social et faire attention à ses fins de mois, car tout y est plus cher qu’ailleurs. Et précisément et surtout en matière de logement.

 

Le logement est cher, voire totalement hors de prix à Genève, car il est trop rare. Les récents chiffres remis par L’office cantonal de la statistique en matière de logements construits sur le canton cette année sont calamiteux. Genève n’a construit qu’un millier de logements alors qu’il en faudrait le triple, au moins, pour combler le fossé qui se creuse chaque année. Des milliers de Genevois quittent leur canton, chaque année, ne pouvant plus se loger dans la cité de Calvin, tellement les prix y sont devenus fous. Il faut être millionnaire ou cadre supérieur placé gracieusement par une grande société pour pouvoir prétendre à un logement. La classe moyenne genevoise est de facto contrainte à l’exil en France voisine. Et cet exode plus ou moins forcé à des impacts terribles sur les communes françaises en périphérie. Cela a pour effet de faire gonfler de façon démesurée les prix de l’immobilier, car ce qui est cher pour un genevois en Suisse est très abordable en France. Mais dès lors ce qui est abordable pour un suisse en France ne l’est plus pour un français qui vit et travaille en France…

 

 Disposant jusqu’alors de Plan Locaux d’Urbanisme très permissifs, voire irresponsables, on assiste à une explosion de la construction dans le pays de Gex, dans le genevois français en général. Des hectares de surfaces agricoles, de zones naturelles sont menacées par cette expansion effrénée, conséquence de l’irresponsabilité des élus genevois et d’un certain aveuglement français qui ne pense qu’aux profits à cours termes. Autour de Genève, les campagnes suisses sont sanctuarisées, protégées à outrance et déclarées poumon vert ! Dès la frontière passée, les mêmes territoires, avec les mêmes spécificités naturelles font eux l’objet de toutes les spéculations et s’ouvrent de manière irraisonnée à la construction. Comment tenir un tel double langage pour un même territoire ? Les campagnes françaises vaudraient elles moins que les campagnes suisses ? Ne sommes nous pas aussi des poumons verts ? Allons nous condamner les habitants de nos communes qui ne travaillent pas en Suisse à émigrer, eux aussi plus loin, là où les loyers sont un peu plus bas et ainsi générer des millions de déplacements en voiture ?

 

Il faut comprendre que le canton de Genève tente (certes timidement et tardivement) de remédier à cette problématique, mais qu’il est sans cesse bloqué par des élus et des communes qui sont toutes d’accord pour que le problème se règle chez le voisin.  Le nouveau plan directeur cantonal prévoit 50 000 nouveaux logements pour 2030. Cela peut paraître ambitieux, ce n’est en réalité que le strict nécessaire pour que Genève se donne les moyens de faire face à son développement. Or ce plan est dénoncé par la plupart des magistrats communaux suisses qui n’ont pas compris où ne veulent pas comprendre la gravité de la situation, pour leurs propres enfants comme pour leurs voisins français.

 

C’est donc à présent aux élus français de prendre les choses en main, car une chose est sûre, si nous ne prenons pas nos responsabilités, Genève ne changera jamais la donne. Et pourquoi le ferait-elle, en effet, si en France tout est permis ? Les communes françaises doivent donc drastiquement limiter leurs potentiels de constructibilité pour protéger leur territoire et maîtriser elles aussi leur développement. Genève ne disposant plus de cette facilité quelque peu indigne pour répondre aux besoins de sa propre population, elle sera contrainte de fait à trouver des solutions sur son propre territoire.

 

Il faut bien comprendre que si nous vivons dans une même communauté de destins, de tels déséquilibres ne peuvent pas perdurer. Et qu’il faut impérativement les régler avant que les tensions qui nous agitent d’ores et déjà ne deviennent pas plus graves.

 

Il ne s’agit pas de dire que les suisses ne sont pas les bienvenus en France, encore une fois, ils s’intègrent très bien et participent largement à la vie locale. Nous devons avoir une logique de région, mais le tout doit se faire de façon maîtrisée, car l’extrême dynamisme de cette région peut-être notre pire ennemi si nous ne le structurons pas, et peut générer des clivages irrémédiables, avec des ghettos de riches, en France comme en Suisse, et des ghettos de pauvres, en France comme en Suisse aussi.

 

A Saint-Cergues, nous avons fait ce qu’aucune commune de la région n’a encore fait. Nous avons passé 4 hectares de terrains constructibles en terrains agricoles, là où se posaient clairement un problème de compatibilité avec notre Schéma de Cohérence Territoriale (SCOT) et nous engageons une révision générale de notre Plan Local d’Urbanisme (PLU) pour qu’il transpose de façon concrète tout le discours qui précède.

 

Cela veut clairement dire que nous ne verrouillerons pas tout de façon caricaturale, mais que nous entendons bien préserver nos espaces naturels et agricoles, en densifiant les centralités. L’époque de la villa individuelle au milieu des champs, qui a couté une fortune à toute la collectivité car il a fallut y amener les réseaux, qui a coûté énormément aussi en termes environnementaux, en coupant des cônes paysagers, des trames vertes, des continuités biologiques, oui, cette époque est bel et bien révolue. Il faut du collectif, près des services publics, près des écoles, près des transports en commun. Il faut du logement social, et nous en demandons systématiquement 30 % dans toute opération d’envergure, pour loger les moins favorisés et ne pas transformer nos belles communes en petit Saint-Tropez, avec une sociologie digne de la Floride, tant les logements y deviennent inaccessibles.

 

Et puis au-delà, ce qu’il nous faut, c’est un véritable et intense dialogue de part et d’autre de la frontière. Un parlement d’Agglomération transfrontalier, pourquoi pas. Quelque chose en tout cas qui dépasse les simples déclarations d’intention et qui permette de mettre en œuvre des mesures concrètes, soumises à un véritable contrôle et à des sanctions en cas de manquement à nos obligations réciproques.

Il y a eu un temps, récemment, ou les enjeux transfrontaliers semblaient mieux pris en compte du côté suisse, il devient délicat, aujourd’hui d’aborder ces questions sans tomber, de part et d’autre, dans une forme de caricature idiote qui ne mène à rien. Que les hommes et les femmes de bonne volonté des deux côtés de la frontière se mobilisent pour construire ensemble, de façon équitable et solidaire cette belle région qui est la nôtre.